Schönberg et la Musique Moderne.

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Pour commencer. Je vais faire un peu de terminologie. Qu’est-ce que la musique moderne ? La musique moderne, c’est la musique « classique » de la première partie du XXème Siècle. Mais vous allez voir par la suite qu’utiliser le terme de musique classique pour parler de musique moderne, ce n’est pas juste. Parce qu’à la base, « musique classique » est un terme utilisé à tord pour définir l’ensemble de la musique savante, qu’elle soit liturgique ou profane (non religieuse). La musique classique à proprement parlé, c’est l’ensemble de la musique savante composée entre la mort de Jean Sébastien Bach (musique baroque) en 1750, jusqu’à la naissance de la musique romantique en 1820. Les principaux représentants de ce mouvement sont Mozart, Haydn et la musique du jeune Beethoven (qui s’éloignera du classicisme pour devenir l’un des premiers romantiques). La musique classique est définie par de nombreuses règles très strictes et on utilise des formes précises telles que la sonate : une exposition de deux thèmes différents (dans une tonalité différente) entrecoupé d’un pont, suivit d’un développement qui joue sur la tension des différents thèmes, et se conclut par une ré-exposition des deux thèmes et du pont, mais dans la même tonalité. Ce sont ces formes ponctuées de cadences et jouant sur la répétition qui font de la musique classique une musique très régulière. Donc, parler de musique classique, au XXème Siècle, c’est un non sens.

Haydn, Mozart et le jeune Beethoven.

Haydn, Mozart et le jeune Beethoven. Compositeurs classiques. La première école de Vienne.

Je parlerais donc de musique savante. (La musique est dite savante, en opposition à la musique populaire du Moyen-Âge à nos jours. Elle regroupe toute la musique écrite (partitions), théorisée et adoptant des structures précises. Quelle soit liturgique ou profane. Elle regroupe la musique baroque, classique, romantique et moderne. C’est ce que l’on appelle à défaut musique classique, mais qui couvre des mouvements musicaux très différents. )

Maintenant, nous pouvons enfin en venir à la notion de musique moderne. La musique moderne, donc, c’est la musique savante de la première partie du XXe Siècle. Ces principaux représentants sont Debussy, Satie, Stravinski, Bartók, Strauss, Ravel, Schönberg etc. Contrairement aux précédents mouvements musicaux, il n’y a ni règles, ni unité de style. Si ce n’est l’expérimentation. On les regroupe sous cette casquette à cause de la chronologie, mais il y a de nombreuses esthétiques, souvent opposées les unes avec les autres. Telle que la tonalité et l’atonalité.

Bartok, Ravel et Debussy, des modernes.

Bartok, Ravel et Debussy, des modernes.

D’ailleurs, ce qui est notable par exemple. C’est que le « trio » qui a été le plus précurseur de la musique moderne, est ce que l’on appelle la Seconde Ecole de Vienne. On utilise le terme d’école pour l’utilisation de plusieurs compositeurs de mêmes principes sur le plan du style, du langage et de la forme musicale. Il est composé de Schönberg, Berg et Webern, connus pour l’utilisation de procédés totalement nouveaux, rejetant totalement la tonalité. La seconde école de Vienne décompose la musique. Déconstruit l’assemblage traditionnel pour se tourner vers l’utilisation d’un nouveau langage musical. Alors que la première école de Vienne est justement composée de Mozart, Beethoven et Haydn. Nous avons donc ce schéma : La première école de Vienne construit et structure la musique savante. Et la seconde école, est au contraire, dans la destruction de tous ses codes. Ce qui fait que parler de musique classique pour la musique moderne est encore plus paradoxal.

Schönberg, Berg et Webern, modernes de la deuxième école de Vienne.

Schönberg, Berg et Webern, modernes de la deuxième école de Vienne.

La musique moderne est extrêmement diversifié. Comme je l’ai dis. Il n’y a aucune unité de style. Ni de langage. Je vais donc vous parler d’un pan de cette musique. C’est à dire des compositeurs faisant de la musique atonale. En particulier de Schönberg. Puisque pour moi, c’est la plus novatrice.

Je vais donc vous parler des principales nouveautés dans l’écriture de ce courant musical. Tout d’abord. Depuis le début de musique atonale, la musique atonale, qu’est-ce que c’est ? C’est une écriture musicale rejetant le système tonal de la musique occidentale (gammes, harmoniques etc.), c’est une totale remise en question de la musique savante connue jusque dès-lors. On favorise l’expressivité et la dissonance pour exprimer des atmosphères angoissées et torturées. Ensuite, ce qui va de paire (souvent), avec la musique atonale, c’est la musique non pulsée. Musique où on ne peut pas battre de rythmes précis. Et où on laisse place à l’expressivité la plus totale. Rejet des cadences et autres principes utilisés jusque là dans la musique savante occidentale. 

Ces structures générales sont également complétée par des modes de jeux nouveaux. Pour le chant, il y a le Sprechgesang : (de l’allemand : schprachen : parler et singen chanter : le parlé-chanté). Ce procédé vocal inventé par Humperdinck et mis à l’honneur par Schönberg lors de son Pierrot Lunaire. L’orateur ne doit ni parler, ni chanter, mais être entre les deux. Malheureusement ce procédé n’est pas clairement défini, le texte doit juste être énoncé en suivant des hauteurs de voix écrites par le compositeur. Musicalement, on rejette aussi les systèmes d’écriture classique avec des accords composés de tierces et de quintes. On utilise le dodécaphonisme. Il s’agit d’un système harmonique composé d’une suite de douze notes chromatiques (do do# ré ré# mi fa fa# sol sol# la la# si) inventé par Schönberg. La succession de ces notes jouées les unes à la suite des autres provoque une dissonance, un malaise pour l’oreille de celui qui n’est pas habitué à écouter de la musique avec des notes suivant un intervalle aussi court, au service de l’expressivité. Et avec le dodécaphonisme, il est possible de faire un complexe sonore étagé, c’est à dire, de jouer progressivement toutes les notes que peuvent jouer un instrument en même temps, en partant de la note la plus grave à la plus aigu. (registres extrêmes). Très dissonant et dérangeant. Varèse en était un fervent utilisateur. Webern, a lui aussi, mis en valeur un autre style de jeu. C’est la Klangfarbenmelodie. De l’Allemand Mélodie de timbre, il s’agit de prendre une ligne musicale et de faire jouer chaque instrument une note de cette ligne les un à la suite des autres sans briser le rythmes. (comme si en lisant un texte, chacun son tour lisait un mot sans briser le rythme de lecture). Tous ses procédés ont permis de révolutionner la musique savante. Et suite à ça. Certains compositeurs sont aller encore plus loin.

Notes utilisées en dodécaphonisme pour faire des montées ou des descentes chromatiques. (demi ton par demi ton.)

Notes utilisées en dodécaphonisme pour faire des montées ou des descentes chromatiques. (demi ton par demi ton.)

En effet, une fois ces évolutions entrées dans les mœurs. Certains compositeurs ont décider de créer une autre musique savante. C’est ainsi que l’on bascule progressivement à la musique savante contemporaine. Il y a d’abord, la naissance de la musique mixte, alternant parties orchestrales et musique électroacoustique avec l’enregistrement sur bande magnétique à l’époque, de sons du quotidien, modifiés manuellement pour obtenir des sons nouveaux. Avec notamment Varèse et son oeuvre Désert.

Puis. La musique instrumentale fini par totalement disparaître avec la naissance de la musique concrète ou acousmatique , musique où le son enregistré est travaillé pour obtenir une création artistique. C’est en opposition à la musique abstraite (où on utilise des instruments, des partitions etc.). Et progressivement, de nouveaux instruments voient le jour. Tels que les onde martenot (Instrument inventé par Maurice Martenot, il s’agit de l’un des plus anciens instruments électronique de 1918, composé d’un clavier et de divers mécanismes, il permet de modifier la fréquence du son et évoque des « vois venues d’ailleurs ».) ou alors, les pianos préparés de John Cage (piano sur lequel on installe des objets directement sur les cordes afin de modifier les notes produites par le clavier.)

Une Onde Martenot.

Une Onde Martenot.

Ce sont toutes ses évolutions qui ont fait de la musique moderne, une musique totalement inédite. Mais comme dit plus haut. Dans la musique moderne il y a aussi de la tonalité. Et d’autres choses encore diverses et variées. Cette liste n’est pas exhaustive. Néanmoins je voulais parler de ce sujet qui me plaît beaucoup et qui est trop souvent oublié.

Schönberg.

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Petite biographie : 

Né le 13 Septembre 1874 à Vienne et meurt le 13 Juillet 1951 à Los Angeles. Il est à l’origine de nombreux bouleversement de la musique tonale. Il fonde avec ses élèves Berg et Webern la seconde école de Vienne. Puis il devient professeur de musique. Il a eu pour élève notamment John Cage. Il compose au début de sa carrière des œuvres dans lequel on sent son admiration pour Wagner et Strauss, puis il s’éloigne de la musique tonale pour finir par ne plus du tout utiliser ce système. L’Europe est divisée entre musique tonale et musique atonale. C’est le Sprechgesang avec le Pierrot Lunaire en 1912 qui marqua définitivement la rupture et fait de lui l’un des compositeur les plus influent de son temps. Mais les anti-atonalistes n’hésitent pas à perturber ses concerts et à demander son renvoi de son rôle de professeur. Juif et membre d’un courant artistique que le régime nazi considère comme dégénéré, Schönberg est obligé de fuir son pays en 1933. Il s’installe aux États-Unis. En 1948 il compose Un Survivant de Varsovie. Un oratorio (œuvre lyrique dramatique, sans mise en scène, ni décor, composé pour une voix soliste (narrateur) et un orchestre, son sujet et souvent religieux, mais parfois aussi profane.). A la fin de sa vie il revient vers une forme de tonalité et enseigne la musique jusqu’à sa mort.

Un survivant de Varsovie :

Morceau composé par Schönberg en 1948, elle est pour un narrateur pratiquant le sprechgesang en anglais (avec quelques exclamations allemandes), un orchestre et un choeur d’hommes chantant en Hébreux. Le morceau raconte l’histoire d’un survivant de Varsovie qui ne se rappelle pas comment il a atterri dans un camp de concentration. Il raconte son histoire et le morceau se termine par un chant hébreux extrait du Deutéronome, livre du canon de la Bible.  C’est un morceau qui me plaît beaucoup. Très expressif. Très fort. Tout au long du morceau, malgré la non pulsation, malgré l’atonalité, on sent une tension qui va crescendo jusqu’à la fin. Le chant en hébreux où elle atteint son paroxysme.

Les paroles : 

I cannot remember everything. I must have been unconscious most of the time. I remember only the grandiose moment when they all started to sing, as if prearranged, the old prayer they had neglected for so many years – the forgotten creed! But I have no recollection how I got underground to live in the sewers of Warsaw for so long a time.

 The day began as usual: Reveille when it still was dark.Get out! Whether you slept or whether worries kept you awake the whole night. You had been separated from your children, from your wife, from your parents; you don’t know what happened to them – how could you sleep?

 The trumpets again – Get out! The sergeant will be furious! They came out; some very slowly: the old ones, the sick ones; some with nervous agility. They fear the sergeant. They hurry as much as they can. In vain! Much too much noise, much too much commotion – and not fast enough! The Feldwebel shouts: “Achtung! Stillgestanden! Na wirds mal ? Oder soll ich mit dem Jewerkolben nachhelfen? Na jutt; wenn ihr’s durchaus haben wollt“. The sergeant and his subordinates hit everyone: young or old, strong or sick, guilty or innocent. It was paintful to hear them groaning and moaning. I heard it though I had been hit very hard, so hard that I could not help falling down. We all on the ground who could not stand up were then beaten over the head.

I must have been unconscious. The next thing I heard was a soldier saying: “They are all dead”, where upon the sergeant ordered to do away with us. There I lay aside – half-conscious. It had become very still – fear and pain.

Then I heard the sergeant shouting: “Abzählen!” They started slowly and irregularly: one, two, three, four – “Achtung!” the sergeant shouted again, “Rascher! Nochmal von vorn anfangen! In einer Minute will ich wissen, wieviele ich zur Gaskammer abliefere! Abzählen!” They began again, first slowly: one, two, three, four, became faster and faster, so fast that it finally sounded like a stampede of wild horses, and all of a sudden, in the middle of it, they began singing the

Shema Yisroel:

Shem’a Yisroel Adonoy eloheynu Adonoy ehod

Veohavto et Adonoy eloheycho bechol levovcho uvchol

nafshecho uvechol me’odecho

Vehoyu hadevorim hoele asher onochi metsavecho hayom

‘al levovecho

Veshinontom levoneycho vedibarto bom beshivtecho

beveytecho uvelechtecho baderech uvshochbecho

uvekumecho.

Traduction :

Je ne peux pas me rappeler de tout, j’ai dû perdre conscience tout le temps. Je ne me souviens que du grandiose instant où, comme un fait exprès, tous se mirent à chanter la vieille prière, négligée depuis tant d’années ; la foi oubliée ! Mais j’ignore comment j’ai pu me retrouver sous terre, à vivre dans les égouts de Varsovie pendant si longtemps Journée habituelle. Réveil bien avant le jour. Sortez ! Que le sommeil ou les soucis aient habité toute votre nuit. Vous êtes loin des vôtres, de vos enfants, de votre femme, de vos parents ; vous ignorez où ils sont, comment dormir ?

 Les trompettes encore. « Sortez ! le sergent sera furieux ! ». Ils sortaient, les uns au pas, les vieillards, les malades ; d’autres, nerveux se bousculant. Ils craignent le sergent. Ils se dépêchèrent comme ils le pouvaient. En vain ! Beaucoup trop de bruit, trop d’agitation, et pas assez vite ! Le Feldwebel crie : “Silence! Gare à vous! Soit, vous obéissez, ou faut-il que je vous aide avec la crosse de mon fusil ? Eh bien, si vous y tenez absolument ! » Le sergent et ses subordonnés frappèrent tout le monde : jeune ou vieux, fort ou faible, responsable ou innocent. Quelle peine de les entendre geindre et se plaindre. J’ai entendu, bien qu’on m’ait frappé bien fort ; si fort que je suis tombé malgré moi. On frappa ensuite sur la tête tous ceux d’entre nous qui ne pouvaient se relever.

 J’ai dû perdre conscience. Je me souviens ensuite d’un soldat disant : « Ils sont tous mort. » Et puis, le sergent ordonna qu’on nous enlève de là. Je gisais à l’écart, mi-conscient ; il y eut alors un grand calme. Crainte et souffrance. Puis j’entendis le sergent crier : « Comptez-vous ! »

Ils commencèrent lentement et irrégulièrement : un, deux, trois, quatre. « Silence ! », cria à nouveau le sergent. « Plus vite ! Recommencez ! Dans une minute je veux savoir combien j’en envoie à la chambre à gaz ! Comptez-vous ! ». Ils recommencèrent, d’abord lentement : un, deux, trois, quatre, puis de plus en plus vite que si c’était le bruit d’un galop de chevaux sauvages, et soudain en plein milieu, ils commencèrent à chanter le Shema Yisroel :

Ecoute, Israël ! L’Eternel, notre Dieu, est le seul Eternel.

Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute

ton âme et de toute ta force.

Et ces commandements que je te donne aujourd’hui

seront dans ton cœur.

Tu les inculqueras à tes enfants, et tu en parleras quand

tu seras dans ta maison, quand tu iras en voyage, quand

tu te coucheras et quand tu te lèveras.

Deutéronome 6, 4-7

Pour aller plus loin. Je vous propose, d’autres morceaux de musique moderne que vous pourrez écouter.

Webern – BACH WEBERN Fuga (Offrande musicale Ricercar à 6 voix) (orchestration utilisant la Klangfarbenmelodie)

Pierre Henry – Variation pour une porte et un soupir (1963) (Musique concrète ou acousmatique.)

André Jolivet – Concerto pour Onde Martenot et orchestre (1947)

Varèse – Désert (1954) (Exemple de musique mixte.)

John Cage – A Room (morceau pour piano préparé)

Maurice Ravel – Ma Mère l’Oye (exemple de musique moderne tonale)

Olivier Messiaen – Cinq Rechants (1948) > Musique moderne vocale

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